Publié par Rodolphe Obiang Meye

À la découverte du « Tropicana » francevillois…

Rodolphe Obiang Meye (professeur de français)

Il est presque quinze heures. Nous sortons d’une séance de travail. Je suis accompagné de mon cher ami, frère, collègue, compagnon de plume et d’un illustre invité à qui nous voulons faire découvrir le « Tropicana ». Il en a entendu parler depuis son arrivée dans la ville aux mille collines. Nous sommes au « Couloir de la mort » de Potos et c’est de là que nous devons emprunter une ruelle pavée sur la droite. Elle s’arrête plus bas sur un cul-de-sac devant la résidence du chef de quartier, reconnaissable par la présence d’un mât au-dessus duquel trône le drapeau gabonais, flambant neuf, sans doute une dotation de la dernière fête de l’indépendance. Quand nous nous garons, un homme, la soixantaine révolue, nous salue joyeusement. Nous répondons naturellement à son geste d’hospitalité avec le même entrain et je m’empresse de susurrer à notre invité que c’est le chef de quartier en personne et je lui raconte brièvement dans quelle circonstance j’ai fait sa connaissance.

Nous empruntons ensuite un sentier discret qui semble avoir été créé de fraîche date par les pas humains. Cela ne nous décourage pas. Au contraire, nous sommes comme happés par la curiosité, l’excitation et la mélodie lointaine d’une chanson d’Amandine dont le volume s’amplifie à mesure qu’on avance. Subitement, le décor change. Nous marchons sur un sol d’abord boueux puis sablonneux. Les hautes herbes cèdent la place à une végétation de bambous de Chine avec, en prime, une vue magnifique sur le fleuve la M’Passa qui donne son nom au département dont Franceville est le chef-lieu.
- Waouh ! C’est magnifique ! C’est paradisiaque ! s’écrie notre invité, ce poète de l’exil.
Et je lui rétorque :
- Bienvenue au « Tropicana » de Franceville !

La vue du fleuve est en effet magnifique. Surtout en cette belle journée où le soleil a décidé de rester dans sa tanière. Au loin, l’étendue d’eau déploie son tapis noirâtre qui se moire discrètement pour s’enfermer progressivement dans ses sinuosités. En face de l’endroit où nous nous trouvons, nous apercevons des tas de sable, œuvre des jeunes débrouillards du coin qui ont fait de la « pêche au sable » une activité lucrative. La journée durant et munis d’un seau, ils plongent dans les entrailles du fleuve de leurs ancêtres pour y extraire ces précieux grains de sable qu’affectionnent particulièrement les briquetiers et les constructeurs locaux. Dans le même tableau qui s’offre à nous, nous voyons certains jeunes qui pratiquent la pêche artisanale à la ligne. Ils sont sur les deux rives du fleuve, debout, à côté d’un seau prévu sans doute pour y mettre le poisson péché. Un autre jeune pratique la pêche au filet et, dans un mouvement presque rituel, nous le voyons jeter son épervier le plus loin possible de la rive pour piéger plus de poissons. Pendant ce temps, d’autres jeunes sur des pirogues, le torse nu et sculpté comme des athlètes, transportent les passants d’une rive à l’autre, en échange d’une modique somme. Cela semble risqué, pensons-nous, mais ils ont l’air de bien connaître le fleuve. Ils nous disent même, avec le sourire, que les esprits de leurs ancêtres veillent sur eux…

Si tout ce que nous venons de décrire comme activités a toujours fait partie du quotidien de ce coin de la ville, il n’en est pas de même de la distraction au bord de la M’Passa qui vaut à ce site sa dénomination de « Tropicana ». Comme la partie de plage à Libreville qui borde le Lycée Paul INDJENDJET GONDJOUT. 

En effet ce jour-là, nous avons trouvé du monde au Tropicana. Les uns sont assis sur de longs bancs de fortune fixés dans le sol et construits à base des bambous de Chine. Les autres sont assis sur des casiers de brasserie vides. On dirait que personne ne veut louper l’ambiance qui y prévaut. À notre arrivée, nous reconnaissons plusieurs personnes de toutes catégories sociales. Des chômeurs, des travailleurs, des jeunes, des adultes, des hommes, des femmes. Bref, tous ceux qui veulent passer du bon temps avec des amis ou entre collègues après le boulot. Et pour passer du bon temps, il y en a effectivement de quoi ! 

La présence d’un vieux et grand congélateur dans un angle du site signale qu’on peut consommer de la boisson fraîche. Devant lui se tiennent deux jeunes filles et un jeune homme qui assurent la vente et le service. D’ailleurs, pendant que nous étions là, le livreur est arrivé pour renforcer le stock qui s’épuise très vite à cause de la forte demande. Il s’agit d’un motocycle à trois roues destiné au projet GRAINE mais qui fait désormais de la livraison de marchandises dans les quartiers. Il y a aussi à manger au Tropicana car nous apercevons d’autres jeunes qui tiennent deux barbecues où ils font braiser des ailes de poulet qui semblent aussi très appréciées apparemment. Cerise sur le gâteau, plusieurs jeunes filles aux tenues aguichantes se déhanchent devant nous comme à un défilé de mode. Parfois, elles dansent de manière lascive pour attirer le regard en attendant qu’un mâle courageux et lubrique se décide enfin à leur proposer une boisson, un sourire ou plus…

À notre surprise, un jeune homme tout souriant se dirige vers nous. Je ne le reconnais pas au départ puisqu’il est tout barbu, mais à mesure qu’il approche, je découvre que c’est un de mes anciens élèves qui a eu le baccalauréat il y a au moins trois ans. Le plaisir de nous revoir est partagé si bien que nous faisons entorse aux mesures barrières. À ma question de savoir depuis quand il était dans la ville, il me répond que c’est depuis le début du confinement en mi-mars 2020. En plus, il m’annonce en même temps qu’il est le propriétaire du Tropicana qui fait tant parler de lui dans la ville. Je l’en félicite. À sa suite, plusieurs jeunes viennent nous présenter leurs civilités et, pour la plupart, ils sont candidats au baccalauréat en cours. Ils viennent de terminer l’oral du premier groupe et ils avaient envie de se détendre. Nous le comprenons ! Au fond, après que notre hôte nous a installés, nous nous sommes posé des questions : quand et comment ce lieu est-il né ? Comment se fait-il qu’il draine autant de monde ?

Le jeune propriétaire nous avoue alors que c’est pendant la période de confinement total que l’idée lui est venue. Tous les bars étaient fermés et il a constaté que les gens s’ennuyaient. Originaire des bords de la M’Passa, il n’a pas eu trop de mal à emménager cet endroit qui se trouve être sur son terrain familial. Aidé par quelques « petits frères » comme il l’a dit lui-même, il a nettoyé le site et installé ces bancs de fortune dont nous parlions plus haut. Il a commencé par quelques casiers de Regab (la bière locale) et de sucrerie jusqu’à ce que l’affaire explose. 

Le principal atout de ce lieu, et qui lui a valu sans doute son succès, c’est qu’il est éloigné des grandes artères de la ville, pensons-nous. Il n’est donc pas exposé à la vue des autorités compétentes. L’autre atout pour lequel le Tropicana attirerait du monde est qu’il se trouve en plein air, exposé au vent fluvial frais de la M’Passa, ce qui amoindrirait les risques de propagation du Covid-19 contrairement aux espaces clos. Du moins, c’est ce qu’on dit. La dernière raison de ce succès serait l’agacement de la population qui ne comprend plus pourquoi les bars restent fermés alors qu’on pourrait simplement appliquer les mesures barrières. Surtout que c’est une source de revenu directe et indirecte pour plusieurs personnes qui ne reçoivent aucune compensation de l’État jusqu’à maintenant. Cette situation inconfortable condamnerait certaines personnes qui vivent de ce commerce à opter pour l’illégalité. Ainsi, au fil de la conversation avec le jeune promoteur, il me sortira même une phrase qui me donna à méditer : « Pour faire respecter une loi, il faut créer les conditions pour ne pas la violer. »

De là, n’est-il pas temps que les autorités se plient à l’évidence pour rouvrir les bars officiellement au lieu d’entretenir l’hypocrisie de leur fermeture ? Par contre, je m’inquiète aussi pour mon jeune homme d’affaire : si les bars rouvraient officiellement, des sites comme le Tropicana survivraient-ils ?

 

Romans de l'auteur :

Ingénierie Éducative Gabon

Téléphone : (+241) 076 28 37 77 / (+241) 066 84 85 60

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